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samedi 20 septembre 2014

Samedi 20 septembre 2008


Maman me répète une parole qui n’est pas d’elle mais de son rigolo de cardiologue: «C’est bien de mourir du cœur, c’est une mort propre, ce n’est pas comme le cancer.» 
Elle m’a fait la comédie pour ne pas y aller jeudi après-midi, entre la bouderie et une colère rentrée; puis elle a été bien contente de voir un peu du monde extérieur. 
Nous avions laissé Charles seul dans son grand fauteuil (il y a petit fauteuil et grand fauteuil, celui que l’on peut incliner). Au retour je jette un œil au salon, où il repose, calme; maman dans le hall en train de se déchausser me dit: «Il est toujours là machin?»

Nous attendons tellement quelque chose, que quelque chose bouge, que quelque chose change, que nous nous réjouissons presque quand D ne se sent pas bien et doit aller à l’hôpital; nous revivons, enfin un petit événement, enfin nous allons pouvoir agir et exprimer nos sentiments nobles de compassion, d’amour, nous allons pouvoir lui montrer que nous tenons à elle; et puis, dans le cas de ma mère, cela présente le très important avantage de lui faire oublier ses propres petits soucis. Je ne dis pas que secrètement elle se réjouit de ces malheurs qui arrivent aux autres.

Discours prononcé à l’académie à l’occasion de la remise d’un prix de vertu (il serait de Jules Simon, peut-être en 1876): […].

samedi 30 août 2014

Mercredi 30 août 2006


Quand ma mère sort en ville pour acheter un vêtement, son comportement est exemplaire, elle sait précisément ce qu’elle veut, elle a chez le marchand un regard d’aigle pour juger très vite s’il a ce qui va lui convenir, et elle règle sans chichi, en jetant à la patronne ou à la vendeuse la juste parole sur son boniment et ses réclames.

Angoisse totale, infinie devant le soir qui tombe. Je fais quelques pas dans la rue, prends des photos du soir, des nuages, des immeubles aux fenêtres éclairées, du chantier du CM101, je cherche à capturer l’angoisse. 
Qu’est-ce qu’un vrai chrétien? un homme qui n’éprouve pas d’angoisse quand le soir tombe parce qu’il garde toujours précieusement en mémoire au fond de son cœur la rencontre d’Emmaüs.

Patrizia se signe toujours quand elle entre dans une église. Elle est italienne, pas très croyante, pas du tout pratiquante, anticléricale. Mais jamais elle ne manquera de faire ce signe. 
Geste que j’omets souvent, il faut le reconnaître, surtout lorsque je ne rentre dans une église que pour son architecture. Elle m'engueule: «Vous les Français, vous êtes incroyables!»

vendredi 29 août 2014

Vendredi 29 août 2008


Ai-je dit qu’il y avait non pas de l’espoir mais des moments agréables? L’état de santé de ma mère depuis plusieurs jours, progressivement, sans que je m’en aperçoive, s’est amélioré. Après l’alerte du 14 juillet, probablement une toute petite attaque, et ces semaines où elle a si mal marché, et où son cerveau allait lui aussi moins bien, de travers, elle est redevenue exactement comme avant. Non pas ma mère de quarante ans, ça jamais plus, mais maman avant l’été, maman qui allait régulièrement chez ses commerçants. Elle n’est pas encore ressortie, mais elle s’efforce de marcher dans son jardin. Rien que ce mot: «elle s’efforce», car il y eut des semaines où elle refusait tout ce qui était une contrainte, fût-ce la plus légère des obligations ou corvées modestes qu’exige de chacun la vie quotidienne, elle laissait tout à vau l’eau. Cela va mieux.

vendredi 1 août 2014

Jeudi 1er août 2013


Le premier jour de ma vie dans ce monde sans que ma mère y soit. 
 

jeudi 31 juillet 2014

Mercredi 31 juillet 2013



La doctoresse a dit encore: 
«On peut diminuer progressivement l’oxygène… lui donner de la morphine… laisser faire la nature…» 
Mon frère est pour, si bien pour qu’on se demande s’il n’est pas pressé de rembourser son prêt à sa belle-sœur. 
Michelle est très opposée à l’injection de morphine, elle prétend que c’est pour le confort du corps médical, que ça n’apaise pas les patients, qui entre en délire. Elle a de l’expérience: son père, sa sœur, son mari…
Hier soir la doctoresse a diminué l’oxygène, mais pour la raison qu’en envoyer trop peut aussi faire du mal, être contre-productif. 
 
10 heures, j’arrête, je vais chercher mon frère qui arrive à la gare.

Ce soir: elle a les yeux grand ouverts. Quand on passe la main devant rien ne se passe. Je fais tomber une chaise qui fait beaucoup de bruit: rien n’arrive. Je lui serre la main, je lui tords la main pour lui faire mal: aucune réaction.


[Ma mère est morte le 31 juillet 2013 peu avant minuit. Sans nous. Seule. Mon frère et moi l’avions quittée au début de la soirée. Cela ne sert à rien d’avoir du remords. Et puis, que savions-nous? Combien de temps cela allait-il durer? On ne fait jamais ce qu'il faut. Ainsi mon père, en bonne santé, je ne lui ai pas dit “au revoir” ce soir-là.]
 

mardi 30 juillet 2013

Où es-tu?


Il y a une âme qui volète, qui se cogne à la vitre, qui cherche à nous échapper, qui veut s’enfuir, où est la sortie de ce monde? et nous la retenons par les pieds, ou bien l’on saisit sa tête entre nos mains tremblantes, maladroites: «reste encore un peu avec nous, regarde-moi, regarde-moi encore une fois, fais-moi un signe». On tient sa main.
Mais ce n’est pas raisonnable. 


mardi 12 mars 2013

Mère


«Notre mère, à laquelle nous pensons sans cesse depuis qu’elle nous a quittés, qui est présente en nous à tous les moments de notre vie, nous ne doutions pas de faire beaucoup pour elle, quand elle ne fut plus que cette vieille femme lourde, tourmentante et tourmentée, si nous lui donnions un mois de nos vacances. Nous n’aurions pas voulu vivre avec elle, et nous le lui laissions entendre; et si nous y avions été contraints, ce n’eût pas été sans gémir. Maintenant, si elle revenait, comme elle revient quelquefois la nuit dans mes songes, je serais de nouveau l’enfant assis sur un tabouret tout contre sa robe, et il me semble que le jour serait trop court, que je n’épuiserais pas le simple bonheur de la regarder.»
François Mauriac


lundi 14 janvier 2013

Dominos


Je m’adresse à ma mère :
«Qu’as-tu fait aujourd’hui?
— Rien.»
Chaque jour, chaque soir, même question, même réponse.
Je vais me renseigner auprès des aides-soignantes.

«Aujourd’hui, maman, il y a eu jeux de société.
— Ah !
— Mais tu n’as pas joué, tu n’as fait que regarder.
— Je ne me rappelle plus.
— Elles ont joué aux dominos. Tu n’as pas voulu jouer?»
Elle a alors une moue de mépris, un air supérieur. Elle me fait comprendre que les dominos ce n’est bon que pour les enfants de moins de quatre ans ou encore pour les personnes âgées déficientes, mais que, en ce qui la concerne, elle n’en est pas là, elle est au-dessus de ça.


mercredi 2 janvier 2013

Dernier jour, premier jour


Maison de retraite. Avant le premier janvier.
Une histoire de fous. Mon frère est passé à la maison après sa visite à l’hôtel-Dieu, vers quatre heures et demie. Donc je sais qu’il est allé voir ma mère. À sept heures du soir, elle ne s’en souvient pas, et, honnête pour une fois, alors que je lui dis doucement «cherche bien dans ta tête», et qu’elle cherche, qu’elle cherche (elle fronce les sourcils), elle reconnaît qu’elle n’en garde pas la moindre trace dans le fond de sa mémoire.
En repartant je croise la dame aux tuyaux dans le nez qui m’apostrophe :
 «Hier on a joué à la belote avec votre mère, elle sait encore bien jouer.
— Oui, elle se rappelle les règles du jeu mais elle ne se rappelle plus qu’elle a joué.»
Je retourne illico dans sa chambre :
«Maman, tu as joué à la belote hier ?
— Non.
— Cherche bien dans ta tête, essaie de te rappeler… la voisine dit qu’elle a joué à la belote avec toi hier après-midi.
— Je ne me rappelle plus.»
Je croise une infirmière dans le couloir et l’interroge :
«Non, hier il n’y a pas eu de belote.»

Après le premier janvier.
«Tu n’as vu personne cette après-midi ?
— Non.
— Tu n’as rien fait cette après-midi ?
— Non.
— Maman, il y a eu une séance de cinéma, dans la grande salle du bas, tu as été au cinéma cette après-midi, tu as vu La Soupe aux choux.
— Je ne me rappelle pas.»
Mais peut-être a-t-elle dormi toute la séance ?
On voit qu’elle pense intensément. Elle creuse dans sa cervelle. Elle se penche vers moi et me chuchote à l’oreille: «Je veux mourir.»
Elle me regarde, désolée, elle a un air de chien triste. Elle s’excuse en silence de ce qu’elle vient de dire. Elle sait qu’elle me fait de la peine. Elle ne veut pas me faire de la peine. 

1969, elle avait 46 ans:






jeudi 6 décembre 2012

Les tendons de la coiffe des rotateurs

Ce soir : on en sait un peu plus. Maman n’a pas eu d’avc. (Avant on ne disait pas accident vasculaire cérébral, mais on disait, expression qui est sans doute moins précise mais qui dit bien ce qu’elle veut dire : congestion cérébrale. Exemple : Lalo a eu une congestion cérébrale à force de trop de travail au cours de la composition de Namouna. J’aime beaucoup la musique de Lalo.)

Ce sont les tendons de la coiffe des rotateurs. L’un est usé. C’est tout. Son bras droit ne marchera plus jamais. On ne va pas l’opérer à son âge et dans sa condition. Il est très improbable que les quatre autres prennent le relais, se fortifient de façon à compenser la perte de celui qui ne marche plus. La mécanique se détraque petit à petit. Il n’y a plus qu’à attendre la dégradation suivante.




mercredi 5 décembre 2012

Avant-hier, avant, bientôt — et pas de récompense?


Nous sommes assis tous les deux regardant dans la même direction : la télévision et le jeu de chaque soir. Chacun sait que l’autre n’écoute qu’avec une oreille distraite, inattentive car il est plongé dans ses pensées. Nous avons à peu près les mêmes pensées que nous taisons. Maman me prend la main, qu’elle serre fort, qu’elle caresse, qu’elle attire pour la baiser (je n’aime pas trop ce geste). Longs silences.
Puis elle dit : « il faut bien mourir un jour. »


dimanche 2 décembre 2012

Deux décembre deux mille douze



Aujourd'hui anniversaire de ma mère et de ma fille aînée.
Soleil pâle sur la plaine.
Après avoir vu Astérix et Obélix au service de sa majesté, à quatre heures et demie, nous étions à l’hôtel-Dieu. Au sortir de l’ascenseur, nous avons entendu des bruits, au loin, au fond du couloir de l’Ozanne. Ma mère appelait de sa chambre. On ne sait pas si elles appellent quelqu’un, une aide, ou s’il ne s’agit que de s’exprimer, de dire à personne, d’une sorte de cri dans le vide. C’est la première fois que j’observe un tel comportement de la part de ma mère — mais je ne suis pas là toute la journée, peut-être y a-t-il des heures où elle crie dans le vide? Elle criait parce qu’elle s’ennuyait, seule dans son fauteuil roulant, la télévision éteinte, face au mur de sa chambre.
Notre arrivée lui a fait du bien. Elle a à peine exprimée sa surprise de nous voir. Un pâle rayon de soleil de décembre, mais un rayon.
Nous nous sommes installés dans la petite salle commune aménagée entre deux chambres. Un vieux buffet, une plante verte, une table en formica, une antédiluvienne télé. Maud a sorti le gâteau, les assiettes, les couverts, les serviettes en papier, les verres, le vouvray, les bougies. Bien entendu elle ne se souvenait pas ou plutôt elle ne savait pas, que c’était son anniversaire. J’ai pris des photos. Jusqu’à quand une photographie est-elle montrable? Les aides-soignantes, les infirmières en prennent à l’occasion d’événements, qu’elles affichent dans le couloir au vu de tous les visiteurs.
Maud moulin à paroles, mais pleine de tact, qui sait y faire. Maman a soufflé ses bougies, elle a à peine touché au vouvray, mais elle a fini sa part de gâteau. Maud comme d’habitude a fait toute la conversation, a animé la tablée, nous a égayés, nous a fait sourire, nous a fait rire. Cela a été un bon moment, nous avons été heureux.
Et puis soudainement ma mère a voulu regagner sa chambre. Je n’ai d’abord pas compris, j’ai cru qu’elle était fatiguée, que Maud et sa vivacité la fatiguait. Je l’ai remmenée dans son fauteuil roulant. J’ai compris, j’ai senti, elle avait fait dans sa couche.
Pourquoi les bonheurs ne peuvent-ils être parfaits?
Elle en a été consciente, elle aurait voulu rester plus longtemps avec nous, mais elle a estimé que décemment ce n’était pas possible, qu’il valait mieux rentrer dans sa tanière, être seule, ne pas être avec les êtres aimés, vivre sa douleur, sa honte seule, se cacher, se terrer.

lundi 26 novembre 2012

Albatros mal en point



Le bras droit de maman ne fonctionne plus ce soir. Elle a commencé à manger avec sa main gauche. Elle en mettait la moitié sur sa serviette, ou sa robe, ou par terre à côté. Viande hachée, pois cassés. L’infirmier est venu. Il a constaté qu’elle serrait bien fort sa main, qu’elle bougeait l’avant-bras et est reparti sans plus d’inquiétude. Je lui ai donné à la cuiller la petite moitié de l’assiette qu’elle a avalée de plus ou moins bon gré, puis une petite barquette de semoule au café. Madame Deuxpieds a dit que jamais elle n’accepterait qu’on la nourrisse ainsi.
«Vous mourriez de faim alors ?
— Oui. Crever! c’est ce que je veux.» 
Ma mère a essayé de lever successivement ses deux bras, comme si elle s’apprêtait à s’envoler, le gauche marche normalement, le second reste collé  contre sa poitrine.
On verra demain.

samedi 24 novembre 2012

Babygro

Un des rares hommes, tout recroquevillé, qui ressemble au vieillard libidineux de Benny Hill, est habillé d’un pyjama d’une seule pièce, blanc, parsemé de fleurs des champs de toutes les couleurs. L’aide-soignante se penche vers lui, le cajole, lui prend la main. Il est résigné et obéissant. Ils partent tous les deux à pas comptés vers sa chambre.

Maman a encore un peu de mémoire. Hier elle se souvenait que la veille au soir je dînais à Paris avec des amis ; et elle reste ma mère: elle m’a demandé si je n’étais pas rentré trop tard.

Maman ne perd pas le nord. Je lui dis que ma fille passe le week-end à Luzarches : « C’est en Seine-et-Oise ça ? »

Maman reste lucide. Je pousse son fauteuil roulant dans le couloir pour l’emmener dans sa chambre. Une femme nous bloque avec son fauteuil roulant stationné en travers. Elle voit qu’on arrive et au lieu de se garer elle fait exprès de rester en plein milieu pour nous empêcher de passer. C’est celle qui ne parle pas et qui relève sa chemise jusqu’au ventre pour exhiber ses couches (« protections », appelle-t-on cela ici). Je dis à ma mère qu’elle n’est pas très normale.
Ma mère me répond  : « Tu sais, ici, il n’y a pas beaucoup de normaux. »
(Pour me démolir il n'y a pas mieux comme réponse.)