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mercredi 16 juillet 2014

Lundi 16 juillet 2012


La communication entre les êtres.


Salle à manger:


«Votre fils, il habite où?

— Comment?

— Votre fils, il habite où?

— Comment?

— Votre fils, il habite où?

— Comment?

— Votre fils, il habite où?

(Long silence)

— Je me rappelle plus.

— Il a quel âge?

— Comment?

— Il a quel âge?

— Comment?

— Il a quel âge?

(Long silence)

— Je me rappelle plus.»




Autre dialogue:


«Ta robe est en noir et blanc.

— Oui, et la tienne est en couleurs.

— Je t’ai demandé quelque chose?»




Moi, à ma mère:


«Et avec ta voisine, ça va?

— Ma voisine, elle est morte!
— Maman, je parlais de la nouvelle voisine?…»

samedi 29 juin 2013

Vingt-neuf juin deux mille treize, midi


Dans cette salle il y a quatre grandes tables de couleur orange. Par la porte-fenêtre on aperçoit dans la véranda une plante verte (aspidistra) sur une table de jardin ronde, blanche ; au-delà, sous le ciel plombé, le bâtiment de l’École normale, puis d’indistinctes zones pavillonnaires et dans un lointain noyé de brume la Beauce se devine.
À ces quatre tables larges, recouvertes de formica orange, sont attablés neuf femmes et un homme. Toutes sont en fauteuil roulant. Deux ou trois ont un visage doux, elles se retournent vers moi et murmurent un bonjour imperceptible. Les autres, sont tordues, une épaule plus haute que l’autre, la tête brinquebalante, effondrées dans leur fauteuil, édentées, le visage grimaçant, le regard dans le vague ou endormies. Elles attendent le repas. Toutes sont immobiles et silencieuses. 



lundi 3 juin 2013

Deux adieux par jour

Chaque jour est un adieu. Depuis quelques jours Maman me salue lorsque, prêt à partir, sur le pas de sa porte, je lui fais un signe de la main. Elle lève très doucement, à peine, son bras tendu, les doigts largement écartés. Elle tente de diriger la paume de la main vers moi. Elle est enfoncée au creux de son lit, et je ne peux m’empêcher de penser au bras que l’on voit une dernière fois sortir de l’océan, le bras du marin qui s’est débattu de longues heures et qui émerge une dernière fois avant de sombrer définitivement dans les abîmes.

dimanche 2 juin 2013

Il y a du nouveau…


Une nouvelle résidente est arrivée à la maison de retraite. Cherche-t-elle à se faire remarquer? Elle n’est pas sage avant les repas, vers onze heures et autour de six heures du soir. Elle pousse alors son cri de guerre qui résonne dans tous les couloirs. Tatata tata (sol, sol, sol, do, sol). Comment dire… c’est un son bien rythmé, entre le tir d’une mitrailleuse et le caquètement de la poule. Elle le reprend toutes les dix secondes et ça peut durer une demi-heure. Les infirmières ont accueilli cette nouvelle agitation avec le sourire.



mardi 14 mai 2013

Neuvième semaine


L’infirmière :
«Nous avons fait sa toilette, vous pouvez rentrer dans la chambre et bavarder avec elle.
— Bavarder… c’est vite dit…
— Vous pouvez faire la conversation avec les yeux et avec le cœur. »


dimanche 14 avril 2013

Bien préparer sa retraite


Attention! Liens précaires:

Ici



Ou encore

Et pourquoi pas!

(Mail reçu:
«Aujourd'hui, vous avez la possibilité d'investir dans des maisons de retraites le tout en déduction de vos impôts, et surtout avec une très forte rentabilité pour le futur. Les Ehpad [établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes] sont en plein essor et la rentabilité moyenne est une des plus élevée de tous les produits que l'on peut vous proposer actuellement.»)


vendredi 15 mars 2013

Les noms, la cohérence


Le docteur Silly: «Je pars en vacances. À partir de demain votre mère sera soignée par le docteur Destouches.»


lundi 4 mars 2013

Déshabiller ces dames


Madame Deuxpieds est une des rares pensionnaires valides, je l’ai déjà dit. C’est le genre de femmes qui ont mené une vie dure, toujours à la tâche; elles ne savent pas rester inactives. Elle aide les autres, elle débarrasse à table, elle range les fauteuils qui traînent dans le couloir, elle va chercher des “secours” au besoin. En plus je crois qu’elle a bon cœur. Elle est aux petits soins pour sa voisine de chambre qui est totalement impotente d’esprit et de corps. Un fardeau.
Madame Deuxpieds m’apostrophe dans le couloir:
«Vous pourriez m’aider à lui enlever son pantalon?
— Ah non Madame Deuxpieds, je ne suis pas ici pour cela, ce n’est pas mon rôle.
— Alors c’est quoi votre rôle?
— Mon rôle c’est de rendre visite à ma mère et de vous saluer quand je vous croise dans le couloir.
— Ah bon.»
(Je dis ça gentiment, elle le prend avec le sourire.)
Je suis tout de même allé dans leur chambre pour essayer d’enlever la barre horizontale du lit, mais je n'ai pas réussi. Pas infirmier, je ne suis non plus ni bricoleur — ni malin.

(Deux dimanche plus tard: madame Deuxpieds exagère. Cette fois elle me demande de réparer sa télé. Ce que je fais bien volontiers. Mais cela ne dure pas deux minutes. Elle me congédie vite comme un employé incompétent: «Laissez, je demanderai aux infirmières.» Ah! Elle ne doute pas que je sois capable de mettre au lit sa voisine mais croit que les infirmières seront plus qualifiées que moi en matière de télé!)


samedi 23 février 2013

Enfantillages


Ce soir à l’hôtel-Dieu.

La pensionnaire: Éteignez la lumière.
L’aide-soignant: il manque le petit mot magique.
La pensionnaire: S’il vous plaît.
L’aide-soignant: C’est mieux.

La voisine rentre dans la chambre qu’elle occupe avec ma mère et m’aperçoit: Qu’est-ce qu’il fait là?
Ma mère: Il ne reste pas coucher.
La voisine soulagée: Ah!

Je pars.
Ma mère: À demain.
Je réponds: À demain.

Je sais que je n’irai pas la voir les trois prochains soirs. Je mens.

(Elle ne se rappellera plus, qu’en as-tu à faire?
Je sais qu'elle ne se rappellera pas. Je mens. J’en ai à faire. Je mens.)


dimanche 17 février 2013

Mollet, mollassonne



Que dire, rien. La vie est triste. Il ne se passe rien. Seule mince anecdote, madame Deuxpieds se fait rabrouer dans les couloirs par l’aide-soignante puis par l’infirmière. Elle tient dans ses deux mains l’assiette et les couverts sales de sa voisine de chambre qu’elle veut emporter à l’office. «Vous n’avez pas le droit, nous allons passer les chercher» crie maladroitement l’aide-soignante du fond du couloir; «mon chariot ne transporte que des médicaments» dit l’infirmière. (À quoi reconnaît-on une infirmière? Elle a un ordinateur sur son chariot.) L’infirmière pénètre dans une chambre, l’autre est loin et occupée. «Vite, vite» dis-je à madame Deuxpieds, elle s’éclipse dans le couloir transversal. Elle fonce vers l’office, elle se retourne et me fait un clin d’œil, amusée par la situation.
Ma mère et sa voisine sont étendues sur leur lit dans le noir. Elles ont l’air de dormir, mais s’éveillent tout de suite alors que j’entre sans bruit. Elles prétendent toutes les deux qu’elles ont passé toute l’après-midi comme ça. Je ne sais pas. Ma mère est triste, molle, elle ne mange qu’un petit quart de son assiette d’œufs mollets sauce tomate haricots verts. Je suis obligé de lui enfourner dans la bouche les cuillers de danette au praliné. Elle n’a pas envie de tendre le bras jusqu’au pot de plastique, et puis je dois le lui tenir car il ne tient pas bien en équilibre, pourquoi donc ces pots sont-ils évasés vers le haut?
Depuis des jours et des jours, elle me regarde longuement avec des airs de chien battu. Elle scrute mon regard comme si elle allait y lire son destin.
Que je reste longtemps ou pas ne change rien: il faut à un moment ou à un autre partir. Dès que je rentre dans cette chambre, et même dès que je décide d’aller la voir, je crée inéluctablement cet événement à venir qui va nous faire souffrir: la séparation.
Puis à nouveau les rues désertes, je croise des ombres. On m’attend à la maison, mais non, on ne m’attend pas, on ne peut partager cela avec moi, et c’est tant mieux pour eux, heureusement. Je ne suis pas si mauvais, je ne veux pas partager avec eux, laissons les rire, pour partager il y a ici.



mercredi 13 février 2013

Je ne suis pas bon


Je croise la voisine de ma mère à la dérive, accrochée à son déambulateur dans le couloir, à vingt mètres de la chambre. Et l’autre, celle qui nous montre ses cuisses jusqu’au ventre, veut que je la couche. «Non, je ne peux pas, je ne suis pas infirmier.» Je me sauve. J’appelle l’ascenseur. La voisine geint au loin. Je fais demi-tour. J’ai honte. Il faut. Je vais chercher un fauteuil roulant dans un placard (je commence à connaître les lieux). Je le place derrière la voisine et elle s’y affaisse comme un sac. Elle a fait dans sa couche, et quand elle s’assoit l’odeur est libérée, je suis derrière et je la reçois en pleine poire, insupportable. Je la supporte. Je roule vite, je stationne la voisine sans ménagement dans la chambre devant la télévision. Je croise de nouveau celle qui nous montre ses cuisses au milieu du couloir. (Le vigile a suivi tout ça hilare. Il a un énorme pansement à moitié décollé sur le front. Non je ne vais pas le lui recoller.) Je prends l’ascenseur. Quelques larmes, plutôt de rage, en arrivant dans la froideur de la nuit. Non, je n’ai pas fait cela avec douceur et bienveillance. Comment faisait-elle mère Teresa?

En rentrant je raconte à ma fille qui est en train de faire la cuisine.
«Pourquoi tu me racontes ça ?
— Ça me soulage.
— Tas pas plutôt un ami à qui téléphoner ?
— Non.»


dimanche 10 février 2013

Colloque avec moi-même



— Si je n’y vais pas je vais le regretter.
— Oui mais si tu y vas tu n’iras pas voir ta mère.
— Mais ma mère ne va pas se rendre compte de mon absence de trois jours.
— Mais à chaque minute de chaque jour où tu n’es pas à ses côtés, elle sait que tu n’es pas là.
— Dois-je lui sacrifier tout mon temps?
— Il faut un juste dosage entre ta vie et la sienne.
—Où est le juste dosage? Quand je n’y vais pas je me sens coupable. Donc en plus de lui faire du mal je m’en fais.
— Alors vas-y de nombreuses heures chaque jour.
— Et ma vie?
— Ta vie vaut-elle plus que son bonheur?
— Et qu’ai-je comme vie autre? Le colloque? Je ne le reverrai pas deux fois dans ma vie, au reste une fois suffit.
— Mais depuis ta naissance tu as manqué des tas d’événements qui ne sont arrivés qu’une fois. Un de plus un de moins.
— Est-ce une raison pour en manquer un de plus? C’est la quadrature du cercle: je ne vais pas la voir je me sens coupable, une sorte de culpabilité à la Kafka, un peu; j’y vais, je ressors malheureux, d’autant que je n’ai pas manqué à mon départ, après une petite demi-heure avec elle, de me sentir coupable de partir si vite. Et ce n’est pas une question de temps, que cela soit après un quart d’heure ou après une heure, toujours la boule d’angoisse dans la gorge, l’accablement me saisissent à la minute où je me lève pour mettre mon manteau.
— Et loin?
— Loin à Chandolin, à Porto, je n’y pense pas, je suis léger, jusqu’à un éclair parfois, violent, mon front s’assombrit, puis je reviens vers la lumière, j’oublie, et le soir dans mon lit je m’en veux d’avoir effacé si vite cet instant qui me faisait souffrir.
— Tu ne peux t’empêcher de vivre, ce n’est pas possible. Il faut trouver une solution.
— Le statu quo est encore le moindre mal, La seule perspective de changement, qui arrivera un jour, c’est sa mort.
— Comment vivras-tu après?
— Après, il y aura le vide, une liberté nouvelle, avec la peur de la liberté nouvelle, la dernière liberté, à travers tout un monceau de problèmes matériels à résoudre.
— Tu souhaites sa mort?
— Je ne sais pas. Je souhaite l’impossible. je souhaite sa résurrection.
— …

Les deux dames sont dans leur lit. Je ne fais plus de billets parce que ma mère ne dîne plus dans la grande salle à manger et que dans son lit dans sa chambre du fond, à tel numéro de l’allée de l’Olizanne (ils ont parodié la vie courante, la vie hors de ces murs), rien n’arrive, sauf «Question pour un champion».
La désespérance absolue c’est cette rue des faubourgs au crépuscule, sous une pluie froide, en février.



Je la longe pour aller nulle part, à l’hôtel Dieu, je la reprends dans l’autre sens pour retourner nulle part, c’est-à-dire chez moi.

Lu Le pivert nu et les tomates vertes ; vu Humberto D, La Ciociara. [Wikipedia vous en dira plus.]

Sinon rien. 



jeudi 31 janvier 2013

Poisson rouge


La voisine de ma mère et l'infirmière:
— Prenez votre médicament.
— Je n’en veux pas.
— C’est pour soigner vos douleurs.
— Je n’ai pas de douleurs.
— Vous n’avez pas de douleur parce que vous prenez votre médicament.
— Ah!

Plus tard :
— Brdgbrg… [elle bredouille je ne sais quoi].
— Pardon?
— Brdgbrg…
— Je ne comprends pas ce que vous me dites.
— Euh… eh bien je ne me rappelle plus de ce que je voulais vous dire.

Le vigile s’est encore cassé la gueule (mais c’est une autre histoire…).


(Vu I Vitteloni.)


lundi 28 janvier 2013

Petite détresse


Les petites détresses ont lieu tous les jours.

« Je veux m’en aller.
— Où ça ?
— Chez moi.
— Mais vous êtes malade.
— Je ne suis pas malade.
— Vous ne pouvez pas marcher.
— Pourquoi je suis là?
— Vous êtes en fauteuil. [On ne dit pas fauteuil roulant, “fauteuil”, ça suffit à se faire comprendre.]
— Je n’ai rien fait de mal.
— Vous n’êtes pas en prison.
— Si. »


dimanche 27 janvier 2013

La vie est un songe



Je fais toujours de beaux rêves, du moins les rêves dont je me souviens sont toujours très agréables.
(Par exemple, à chaque fois que je rêve de mes aînées, il s’agit des retrouvailles. Mais c'est une autre histoire…)
On oublie la plupart de ses rêves dès le réveil. Et si l’on ne rêve pas toute la nuit (je ne sais pas), l’on rêve de longues heures. La vie des rêves est une bonne partie de nos vies. J’aime dormir parce que j’aime mes rêves.
Alors, si ma mère fait de beaux rêves, il lui reste une belle partie de vie. Ma mère n’est pas du genre à faire des cauchemars. («Qu’est-ce que tu en sais?» me susurre un démon intérieur.)
Nous passons la voir : une ou deux heures après notre passage elle a oublié que nous étions venus. Elle a vécu comme dans ses rêves de beaux instants qui se sont évanouis très vite. Elle perd ses heures de jour comme tous nous perdons nos rêves.


(Vu Rome ville ouverte, triste et beau.)

vendredi 25 janvier 2013

Protections


Pendant que je batifolais dans ma « vie secrète » (mais je n'ai pas éprouvé de culpabilité), Maud a été acheté des pantalons pour maman. Nous connaissions sa taille. 
Mais ils sont trop étroits, il faut les échanger: nous avions oublié qu’elle portait des couches. 

(Vu ce soir Nous nous sommes tant aimés, mais c'est trop triste.)


vendredi 18 janvier 2013

Les petites douleurs



Soirée pénible.
Elle se remue comme un vers dans son lit. Faut dire, la tête est si bien enfoncée dans l’oreiller que le traversin la cerne et que la pointe d’une taie lui chatouille le nez. J’enlève l’oreiller.
« Ça va mieux ?
— Oui. »
Une minute plus tard elle recommence à gigoter.
Elle s’est enfoncée et elle a les jambes repliées sur le côté.
Je me place derrière le lit et la soulève en passant mes bras sous ses aisselles.
Elle va mieux.
« Oui ? »
Une minute puis elle reglisse.
Ce lit a un mécanisme qui fait que l’on peut incliner une des deux parties. Aussi lorsque son corps est sur la partie inclinée elle glisse vers le fond du lit. Mais, si l’on n’incline pas l’une des parties, le traversin et l’oreiller ne suffisent pas à maintenir sa tête assez haute pour qu’elle puisse voir la télé ou manger son jambon purée.
Les aides-soignantes font ça très bien. Elles inclinent tout le lit vers l’arrière. Ma mère glisse toute seule, la tête en bas. Puis elles redressent le lit. Le tour est joué. Elle est installée dans une position moyenne, équilibrée, pour un temps, avant qu’elle ne glisse de nouveau vers l’avant.
Et ce soir elle a des courbatures ou de petites douleurs ou des crampes. Elle ne cesse de se tortiller.
La télévision, la météo, l’avenir de l’Eure-et-Loir et du monde, ce soir, elle n’en a rien à faire du tout.
Je suis désemparé.
Je dois partir. Je ne vais pas passer la nuit ici.
Je la redresse une dernière fois comme je peux. Je pars. Je fuis ?
Je le signale à une infirmière que je croise dans le couloir. 


mercredi 16 janvier 2013

Les dents


« Les dents sont dans la bouche » (Brisset).

Soirée très pénible. Maman mange. Quelque chose m’intrigue. Cela ne se passe pas normalement. Qu’est-ce qui est normal, me direz-vous ?
« Mes dents… mes dents… »
Elle ouvre une large bouche, me montre sa nourriture à moitié mâchée.
Elle n’a plus de dents.
Où sont les dents ?
Je cherche, dans le tiroir, dans l’armoire, dans le cabinet de toilette. Je ne trouve pas.
Elle mâchonne comme elle peut, du jambon haché et re-haché et des pois cassés (il y a souvent des pois cassés).
« Mes dents… »
Elle pleurniche. Je ne sais pas quoi faire.
Une aide-soignante arrive, elle va dans le cabinet de toilette et ramène immédiatement une boîte blanche qui ressemble à une boîte à savon. (Je me souviens. Chaque soir ma grand-mère, avant de s’endormir, immergeait son dentier dans un verre d’eau qui était prévu à cet effet sur sa table de nuit. Je n’étais pas dégoûté, je l’avais toujours vu faire cela. Un peu intrigué.)
L’aide-soignante lui tend les dents. Ma mère met ses dents toute seule, et reprend son repas.
Une minute plus tard, elle essaie de dire « mes dents » mais n’arrive pas à prononcer.
« Montre ! »
Elle ouvre une grande bouche, j’examine l’intérieur, je crois distinguer un amas de nourriture blanchâtre, je ne comprends pas.
Et si. Elle a avalé son jambon purée, mais son dentier trop large, qui n’est plus adapté, flotte, erre, circule, se balade dans la bouche.
L’aide-soignante revient :
« Fixodent ! On verra demain matin. »

Conversation entendue à l’accueil il y a plus d’un an :
« Votre épouse a été transférée à l’hôpital de Dreux.
— Je sais. Je vous dis que je sais. Je ne viens pas chercher ma femme. Je viens chercher ses dents. Elle a oublié ses dents. »



mardi 15 janvier 2013

Merde


Je m’adresse à madame Deuxpieds:
«Votre voisine de chambre ne parle pas beaucoup…
— Elle ne répète qu’un seul mot, tout le temps: merde, merde. [Je pense à Baudelaire : crénom.]
— C’est pas beaucoup…
— Mais elle est comme ça depuis longtemps, toute jeune déjà…»

Madame Deuxpieds rabâche un peu. Elle aussi répète:
«Chez nous c’était “Marche ou crève”.
— Oui, mais, ce n’est plus ça ici.
— Non. Ici, c’est “Marche”.
— Ici c’est mieux, vous êtes logée, au chaud, nourrie, choyée.
— Oui, oui, mais… qu’est-ce qu’on s’emmerde!»