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mardi 21 juillet 2015

Trois histoires louches


1. J’aime tellement ce court métrage que je crains d’en avoir déjà parlé ici.

2. «En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu qui consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres cherchent et qui fait crier: “Tu brûles ou tu gèles”, selon que les chercheurs s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève eut l’idée de fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. Le soufflet fut introuvable, le jeu cessa, Geneviève, emmenée par sa mère, oublia de remettre le soufflet à son clou. Arsène et sa tante cherchèrent le soufflet pendant une semaine, puis on ne le chercha plus, on pouvait s’en passer, le vieux curé soufflait son feu avec une sarbacane faite au temps où les sarbacanes furent à la mode, et qui sans doute provenait de quelque courtisan d’Henri III. Enfin, un soir, un mois avant sa mort, la gouvernante, après un dîner auquel avaient assisté l’abbé Mouchon, la famille Niseron et le curé de Soulanges, fit des lamentations de Jérémie sur le soufflet, sans pouvoir en expliquer la disparition.
— Eh ! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit la petite Niseron en éclatant de rire, si cette grande paresseuse faisait son lit, elle l’aurait trouvé... 
En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda le plus profond silence.» 
Balzac, Les Paysans, I, 13

3. Ce que fit ma tante Huguette. Je n’ai jamais su  exactement cet épisode de l’histoire familiale qui se déroule avant ma naissance. Ma tante est toujours vivante mais sans doute ne la reverrai-je jamais ? En gros, avec des imprécisions, y compris dans l’identité des protagonistes, voici ce qui arriva. L’arrière-grand-mère, veuve, avait retrouvé un futur mari. Est-ce le curieux petit vieux photographié dans le jardinet du 3 rue Sainte-Ève ? L’affaire allait si bon train que ma tante, toute jeune fille, s’avisa de glisser un bâton en travers du lit de sa grand-mère pour vérifier si celle-ci dormait bien dans son lit et pas dans un autre lit. On devine la suite et fin de l’histoire. Si l’on s’offusqua un peu dans la famille c’était un tout petit peu (on avait l’habitude des coucheries illicites) parce que l’on ne faisait pas ça avant le mariage, mais c’était surtout parce que : «faire ça à leur âge!»  

 

mercredi 11 février 2015

Moyens d’information



Je me souviens.
Dans les années soixante-dix mon cousin vivait retiré dans un village. Il était abonné à Charlie-Hebdo. Son père, narquois, lui reprochait de n’avoir que cette lecture pour être informé de tout ce qui se passait dans le monde. Il trouvait que c’était un peu léger…

«Lisons donc les journaux, mais dans le même esprit où nous lirions aujourd’hui des journaux d’il y a cinquante ans, en nous souvenant qu’un homme qui reste six semaines sans ouvrir un journal, loin que sa valeur humaine en pâtisse en quoi que ce soit, c’est là une véritable cure pour son imagination et son intelligence.»
Montherlant

«Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis Saint Paul.»
Bloy



lundi 22 septembre 2014

Samedi 22 septembre 2002

Je recopie:

«28.09.02 - France : Hervé nous a quittés.
Notre ami et confrère Hervé Boulic nous a quittés le samedi 22 septembre, à l’âge de 56 ans, à la suite de problèmes cardiaques.
Collaborateur de l’hebdomadaire "Le Pèlerin", puis rédacteur en chef du mensuel de formation chrétienne "Foi d’Aujourd’hui", du groupe de presse Bayard, il créa la collection de connaissances religieuses : "C’est-à-dire" aux éditions du Centurion.
Président national de l’Association des Journalistes de l’Information religieuse, l’AJIR, pendant plusieurs années, il était un homme de foi, très engagée dans son Eglise locale. C’est ainsi qu’il fut le rédacteur en chef de l’hebdomadaire officiel interdiocésain de la région apostolique de l’Ile de France "Présence et dialogue" et, dans son diocèse de Versailles de "Fraternité Yvelines."
Militant, il créa un site internet pour les "chrétiens du parvis", ceux qui ne se sentent pas toujours à l’aide devant certaines orientations de leur Eglise. Fidèle à cette Eglise, il était également passionné de la voir s’ouvrir toujours plus à l’avenir et aux hommes d’aujourd’hui, selon ce qu’il avait été dans "Foi d’Aujourd’hui" et avec "C’est-à-dire".»

vendredi 3 janvier 2014

Dimanche 3 janvier 1971



Chasse au lièvre. Thibault. Premier départ. Après-midi avec Françoise. Deuxième départ. Métro.

jeudi 2 janvier 2014

Samedi 2 janvier 1971



Casse les pierres. Macias.
Discussion dans ma chambre.


mercredi 1 janvier 2014

Vendredi 1er janvier 1971



Chasse au lièvre (Thibault). Déjeuner avec les grands-parents. Casse les pierres avec Louis. Puis seul. Apparition de Macias. Visite à Moulon le soir. Discussion avec Jeanne.


Pour saluer l’an neuf



Conversation :
«Toutefois, je me permets à la fois de tricher et d’approfondir le jeu, en donnant ci-après deux listes, en l’occurrence celle des dix premiers ouvrages à avoir vraiment compté dans ma vie de lecteur, puis celle des 29 ouvrages m’ayant tant et si bien marqué que : a) je serais foncièrement différent sans eux ;
— Si je réponds à cela, c'est l'histoire de ma vie que je te raconte.
— Mais c'est ma vie que j'ai racontée ci-dessus.» (G et V).

1. Curwood, Les Chercheurs d’or ;
2. Dumas, Les Trois Mousquetaires ;
3. Dumas, Le Comte de Monte-Cristo ;
4. Georges Bayard, les “Michel” ;
5. Henri Vernes, Les “Bob Morane” ;
6. Dostoïevski, Crime et châtiment ;
7. Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent ;
8. Graham Greene, La Puissance et la gloire ;
9. François Mauriac, Le Mystère Frontenac ;
10. Giono, Le Roi sans divertissement ;
11. Henry Miller, Plexus ;
12. Salinger, L’Attrape-cœurs ;
13. Powys, Les Sables de la mer.

Et puis c’est tout. En rajouter serait tricher. Je veux dire qu’après ou les autres n’ont pas fait ce que je suis devenu. Je n’étais plus adolescent.
Proust, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Molloy, CM, RC, Tolstoï, Nabokov, 


lundi 23 décembre 2013

Muriel



Elle n’aimait pas du tout l’école mais c’était une petite débrouillarde. Elle avait si bien prévu, manœuvré, plu aussi, qu’elle fut embauchée à la librairie le lendemain de ses seize ans (sans aucun diplôme).

« Hé m’sieur, c’est de qui Les Misérables ?» criait-elle avec sa voix gouailleuse.

Mais deux ou trois semaines plus tard elle savait qui avait écrit Fragments d’un discours amoureux ou Les Mots et les choses, et allait directement dans le rayon sans rien demander à personne.

Une dame timide vint nous commander en chuchotant un livre de Masters et Johnson.
Quelques jours plus tard, la dame vint chercher sa commande. Muriel, de sa voix gouailleuse, hurla à travers la librairie : «Hé m’sieur, on l’a reçu Les Mésententes sexuelles

Pont



Pierrette était une brune plantureuse.
Il n’y avait pas deux jours qu’elle était là qu’elle couchait dans son lit.
Anne-Marie qui dormait dans la même chambre avait rapporté à ma mère: Pierrette ne dormait plus dans la chambre des bonnes.

Il s’appelait du même prénom que Faustin.
J’étais très jeune, mais déjà à l’époque j’étais prêt à jurer qu’à part quelques bordels militaires du Sud-Algérien Pierrette était sa première femme.

Ça n’a pas duré longtemps.
Quatre jours, puis c’est Faustin lui-même qui a demandé à ma mère de renvoyer la nouvelle vendeuse.
Au reste, et pourtant Dieu sait que la boulangerie était dans une banlieue populaire, la saine vulgarité de Pierrette ne convenait pas à la clientèle.

Marie-Thérèse fut embauché, par une petite annonce dans La Presse de la Manche, comme d’habitude.

Quelques jours plus tard Faustin prit mon petit frère à part. Avec les doigts il lui attrapa le menton, le regarda les yeux dans les yeux et lui dit : «Pierrette! Pierrette! Elle n’a jamais existé!» Mon petit frère se le tint pour dit.

Elle avait des châteaux dans le Cotentin, il avait des propriétés dans le Languedoc.

Exactement comme dans le film que l’on connaît, ma mère attrapait le menton de Marie-Thérèse la regardait les yeux dans les yeux et lui demandait : «Marie-Thérèse, vous n’êtes pas enceinte?» «Non Madame», répondait celle-ci les yeux baissés.

Il fallut se marier. Mes parents furent les deux témoins. A-t-on seulement débouché une bouteille de Champagne ?

Puis il fallut rendre visite à la famille.
Il n’y avait pas de propriétés dans le Cotentin ni châteaux dans le Languedoc.

mardi 17 décembre 2013

Mon professeur



Je ne sais même pas s’il savait mon nom, je crois que je n’ai été pour lui qu’une vague silhouette au fond de la classe. Il remarqua la première vraie dissertation de ma vie, comme la dernière : ce furent les seules.
Cette première dissertation portait sur la vitesse. Je lui pondais un brouillon romantique à partir de la mort de James Dean (que longtemps je m’obstinais à prononcer Déan), avec comme citation «il faut vivre vite la mort vient tôt»; ce à quoi M. Oriou répondit que les Grecs disaient déjà : «Ceux que les dieux aiment meurent jeunes.» Je l’avais aussi parsemée de citations qui n’avaient rien à voir, mais qui circulaient vaguement dans mon jeune cerveau qui cherchait à sortir de sa chrysalide. Lui, il aurait voulu que l’on parle du travail à la chaîne dans les usines, qui permettait de sortir des centaines de boîtes de conserve à l’heure. C’était aussi cela la vitesse.
La dernière dissertation de ma vie fut la dernière de la classe de terminale, juste avant le bac. Je ne me souviens plus du sujet de cette dissertation, mais je sais que ce fut une des rares fois dans ma vie où je me suis libéré, où j’ai écrit avec légèreté, sans désir de bien faire ni de suivre les règles. Mais j’avais changé depuis mon année de seconde. Cela est bien banal de dire qu’à ces âges la vie va vite, et d’autant plus vite que nous étions dans les années soixante. Je sais que j’y parlai de Picasso, j’y avais fourré force citations mais mieux venues, pertinentes. J’eus de loin la meilleure note et les commentaires très élogieux de M. Oriou.
Mais il y eut un petit incident. Au moment où il rendait les copies et où il me félicitait, moi qui avais rédigé la meilleure dissertation, qui était enfin le premier de la classe, certainement à son grand étonnement ; je dormais sur la table, la tête posé contre mon coude replié. Sa réaction fut exemplaire, je l’ai retenue : «Je sais que le sommeil est une opinion mais tout de même !»
J’avais vainement attendu d’être remarqué les trois années précédentes. Et ce jour-là je dormais. Trente ans après j’en éprouve encore une sorte de remords, d’avoir, même involontairement, même très peu, blessé cet homme que j’admirais et qui m’a tant apporté dans ma vie, qui a fait un peu ce que je suis devenu. J’aurais aimé être un peu aimé de lui. J’aurais aimé qu’il m’estime un peu. Un peu.

mardi 10 décembre 2013

« Tout s’efface / Qu’il en reste / Une trace »



Coustaury tenait deux ou trois fois par semaine un étal de livres d’occasion au marché de notre petite ville. Un jour il avait écrit sur un carton plié en forme de chevalet posé sur ses livres : « Traîne-savates, bas les pattes, pas touche aux livres ». Cela donne une idée du personnage. Une façon d’encourager le chaland…


Je crois qu’il lui arrivait de dormir parmi ses livres au fond de sa camionnette déglinguée.
Coustaury avait écrit sa vie, son autobiographie, sous forme de roman — en vers.
Je possède la photocopie d’une lettre de Maurice Nadeau. Son écriture en pattes de mouche est peu lisible, mais j’arrive à déchiffrer : « Vous me demandez mon avis. Il est très positif. J’ai lu, relu, à haute voix, pour moi. […] Pourquoi ne pas publier ? Je vous le demande. Après un choix, qui mettrait mieux en valeur. Cela nuirait au roman ? Je ne crois pas. On n’en verrait que les moments forts. À vous de parler. » Je suppose que Coustaury n’a pas donné suite.
Berger, de son côté, l’a fait mariner des mois. Il lui avait laissé espérer une publication, puis il a renoncé. Il y eut des échanges de lettres peu amènes. Coustaury a reproché notamment à Berger de ne pas l’éditer mais de publier l’ouvrage médiocre d’un débutant. Berger a répondu : « Je sais que c’est une merde, mais ça au moins, ça se vendra. » C’était le deuxième roman de Beigbeder. Berger n’était pas la moitié d’un malin. J’ai eu deux autres occasions d’en juger.
Cela s’est terminé par des insultes de part et d’autre. Par exemple, je me souviens qu’un jour Berger m’a téléphoné : « Dites-moi ? Coustaury, il n’est pas suicidaire ? Je peux lui dire ce que je pense de sa conduite ? »
Je garde précieusement Le Terrain Beausoleil, sous la forme d’un polycopié.
Il avait aussi publié à compte d’auteur un livre sur Rimbaud, Aphinar.
Je ne l’ai pas beaucoup connu. Eve Giannettini pourrait peut-être en dire plus.
Après toutes ces années j’entends encore sa voix, son intonation. Je me souviens de sa démarche. Je l’aimais bien.
Je l’ai perdu de vue.

Bien plus tard j’ai appris qu’on l’avait retrouvé mort dans son local du marché Vernaison (puces de Saint-Ouen), où il dormait.

Sur Internet j’ai trouvé ces deux dates: 26/8/1942-26/9/2004.

« Je m’en fous
Je ne suis pas pratique
Je ne suis pas utile
Je suis ce que je suis
Enfin gratuit »

lundi 9 décembre 2013

Le loup de mer



Je n’ai pas connu Alexandre. (À droite sur la photo, surnommé La Pérouse, du nom de son bateau.)

Il avait bourlingué pas mal à l’époque des grands voiliers.
Sur le quai du port, dans les années soixante, les vieux échangeaient leurs souvenirs :
« New York ? Avant quatorze ?… Mais alors ? tu as connu Célestine Petitpas ? »
Et les marins pensifs regardaient l’horizon…
Célestine Petitpas… 
Tout le port se rengorgeait. Ils n’avaient que Célestine Petitpas à la bouche. Chacun des habitants du bourg était persuadé que Célestine Petitpas tenait un bordel fameux, fréquenté par tous les marins français de passage. Et ceux qui sont devenus aujourd'hui les “anciens” du village s'en souviennent si bien qu'ils m'ont raconté cette histoire. On me connaît. J’ai voulu en savoir plus.
J'ai rêvé de Célestine Petitpas.

Je suis allé voir sur Internet. Et j’ai trouvé ceci, extrait d’une biographie de John Butler Yeats [le père de William Butler] par Douglas N. Archibald :
« … the small boarding house at 317 West 29th Street frequented by actors, writers and tourists. There he [John Butler Yeats] remained until his death, the friend and concern of three sisters from Brittany. Marie Petitpas was cook and manager — “she is the brains” ; Josephine was “the chucker-out and keeps order and looks after the bills”. The youngest was the beauty and the menial, waiting on table and cleaning the rooms. Of course, she was his favorite : “her English is imperfect, but her manners are exquisite, she looks a Sylph […] and her voice sounds so courteous and musical…” »
J’ai lu ailleurs, mais je n’ai pas retrouvé, que le café était beaucoup fréquenté par la colonie intellectuelle française durant la Grande Guerre. (On peut y imaginer Marcel Duchamp…)

Et j’ai trouvé une Célestine Petitpas, originaire de Rennes, qui est arrivée à Ellis Island en 1906, à l’âge de dix-huit ans.


samedi 7 décembre 2013

La queue de bœuf



Mon père était boulanger, mon oncle était boucher. Dans l’ancienne France on pratiquait le don et le contre-don. Mon oncle n’arrivait jamais en visite sans des morceaux de viande. Il ne repartait jamais sans des monceaux de gâteaux (il était très gros et gourmand). 
Anne-Marie, la bonne, était une jeune fille naïve, laide qui n’avait jamais eu affaire à des garçons.
Mon oncle déballait sur la table les côtelettes d’agneau, les escalopes de veau, les entrecôtes, les rumstecks, les filets et les faux filets; puis il élevait la voix, triomphant, rigolard, égrillard, vicelard : « Et pour Anne-Marie, j’ai apportée une queue.»

mardi 3 décembre 2013

Samedi 3 décembre 2011



Cette après-midi, ma fille a fait une charlotte, que nous avons emmené tous les trois à l’hôtel-Dieu, avec des chocolats et du champagne. Merci, ô, chère fille ! ce fut un peu de bonheur pour maman, pour moi aussi. 

mercredi 27 novembre 2013

La prostitution dans ma vie



Je travaillais à la consigne Sncf de la gare de l’Est. Je rentrais chez moi par le dernier train. Je sortais du métro à Chaussée-d’Antin et je rejoignais Saint-Lazare à pied par la rue de Provence. Chaque soir il y avait derrière les magasins du Printemps une prostituée, jeune, bien mise, je veux dire pas du tout extravagante, élégante sans ostentation, discrète, la voix douce, qui se proposait de m’emmener.
M’emmener où ?
Je marmonnais un merci inaudible, je me renfonçais dans mon parka, et je filais sans demander mon reste. On devait entendre de loin mes pas précipités qui claquaient dans le silence de la nuit. Elle, devait s’être renfoncée dans son encoignure de porte. Il ne fallait pas que je manque mon train, je m’enfonçais dans la nuit, je poursuivais mon chemin, vite, le cœur battant, profondément troublé.

Lucette et Bernard formaient un gentil petit couple typique des années soixante-dix. Bien dans leur peau, à l’aise avec tout le monde, drôles, attachants, beaux, décontractés. Ils allaient bien ensemble. Un jour j’ai déjeuné avec eux près des halles. À l’époque du grand trou. Nous avons laissé Lucette rejoindre le bureau où elle travaillait comme dactylo, et Bernard et moi avons été flâner dans le quartier.
On connaît le quartier.
Bernard a commencé par dire un ou deux mots gentils aux prostituées de la rue Saint-Denis. Nous déambulions. Et puis soudain il s’est arrêté, il s’est tourné vers moi. Il a voulu qu’on y aille — qu’on monte — tous les deux : « Non, tu veux pas, ça serait rigolo ? ». Je n’en croyais pas mes oreilles. Ça bourdonnait. J’avais comme un brouillard devant les yeux. Aveuglé. Sans plus respirer.
Je ne pensais qu’à Lucette, là-bas, à deux pas, devant sa machine à écrire, dans son bureau sombre, avec ce gros patron, petit, chauve, au crâne luisant, qui se penchait vers elle pour vérifier si elle ne faisait pas d’erreur.

Quelques années plus tard.
Jacques était en manque, mais très en manque. Alors il a été question de lui faire un cadeau d’anniversaire. Nous sommes allés rue Saint-Denis. C’est moi qui allais demander les tarifs parce que Jacques et l’autre ami qui nous accompagnait étaient encore plus ballots que moi. Enfin je trouvais la bonne personne. Contrairement aux autres prostituées, visages fardés, décolletés vaguement écœurants avec toute cette chair qui débordait ; elle, était fine, le corps souple, en blue-jean et t-shirt, elle était « normale ». En plus elle prenait moins cher. Et je suis sûr qu’elle plaisait à Jacques, qu’elle était son genre.
Eh bien, au dernier moment, on était pourtant venu là pour ça, au dernier moment, Jacques s’est dégonflé. On a été prendre un dernier verre en terrasse à l’angle de la rue du Renard et de la rue Rambuteau. Il y avait devant nous la masse sombre du tout nouveau musée.


M. … je ne me souviens plus de son nom… père de famille nombreuse, bon catholique, dirigeait la librairie religieuse de notre petite ville. Un soir d’hiver nous allâmes tous les deux à une réunion « culturelle » dans la grande ville proche de Marseille.
Nous sommes rentrés tard. Je conduisais. Je suis passé par la rue Villeneuve pour rejoindre la gare Saint-Charles puis l’autoroute.
Soudain mon compagnon s’écrit : « Oh les petites jeunes filles ! Elles vont avoir froid ! Les pauvres ! Qu’est-ce qu’elle font ? En petites tenues à minuit ! Au mois de janvier ! »
Il a fallu que je lui explique.


dimanche 24 novembre 2013

L’oncle Jules



Je vais être exhaustif, écrire ici tout ce que je sais de lui, j’en sais si peu.
On l’appelait l’oncle Jules, mais c’était un oncle de ma grand-mère. Elle ne l’aimait guère : c’était un ouvrier ; il avait été anarchiste, pas vraiment le genre de la famille ! Son patron avait été très intelligent, dixit ma grand-mère, il l’avait nommé contremaître, et ainsi du jour au lendemain l’anarchiste devint un petit chef très arrogant, dur, «suppôt du patronat», qui se fit détester par tous ses anciens camarades.
Lorsque nous allions chez Robert, le cousin germain de ma grand-mère, donc le neveu de cet « oncle », on nous montrait une porte toujours fermée. Derrière vivait l’oncle Jules. Robert et sa femme, tous les deux très bons, avait recueilli ce vieux célibataire. Je n’ai jamais vu l’oncle Jules. Il ne s’est jamais montré, il n’a jamais entrouvert sa porte quand nous étions en visite, jamais nous n’avons entendu le moindre bruit. Je me demande s’il prenait ses repas avec Robert et Suzanne, je crois me souvenir que Suzanne les lui portait dans sa chambre. Quand j’étais petit, j’étais effrayé rien qu’à regarder cette porte qui cachait un tel mystère.
Un jour on nous a dit que l’oncle Jules était mort.
Comme je racontais cette histoire à Inês, elle m’a dit en riant : « Mais enfin, ton oncle Jules, il n’a jamais existé ! »

Parfois je crains de finir comme l’oncle Jules.




dimanche 17 novembre 2013

La guerre de mon grand-père



Armand est né en 1898, il était donc de la classe 18. La classe 18 a été mobilisée en avril-mai 17.
Lui, est parti avant, engagé volontaire. Quand ? Pour s’engager volontaire il fallait avoir 17 ans, avec l’autorisation des parents. A-t-il demandé une signature à sa mère qui vivait au fin fond de la Normandie ? À quel âge a-t-il pris la décision ?
Il a fait ses classes à Nîmes. Combien de temps ? À en croire différents forums d’internet, ils faisaient à peu près cinq mois d’instruction avant de partir au front.
On le retrouve dans les Vosges, à l’Hartmannswillerkopf. Combien de temps y reste-t-il ?
Lors d’une sortie, il y eut une bombe — un obus ? « Toute sa compagnie y passa », légende familiale. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Il se retrouva seul avec une jambe arrachée. Il s’est fait un garrot, ce qui l’a sauvé.
C’est tout. Je ne sais rien d’autre. Il n’en a jamais parlé. Tout cela je le tiens de ma mère, or je ne me fie pas beaucoup à ce qu’elle racontait.
J’ai tout dit. Je ne sais rien de plus.
(Il est possible que je retrouve quelques vieux papiers. Il faudrait trier.)

Mercredi 12 mars 2008:
Maman me rappelle quelques souvenirs, et me dit que son père a tué un Allemand dans un corps à corps. Jusqu’où la croire?
Et jusqu’où me croire? Deux heures plus tard, je crois me souvenir de cette très ancienne histoire de famille que j’avais entendue dans mon adolescence.



mercredi 13 novembre 2013

Transmission des valeurs



Le père Gadé nous racontait que chaque soir son père, au retour des champs, jetait sa casquette sur le sol, s’agenouillait et priait en silence. Sur le sol de cette masure vendéenne que j’imagine de terre battue. C’est tout. Jamais son père ne parlait de religion, de Dieu, de l’Église…

Mon père se brossait les dents chaque soir, se lavait les mains avant chaque repas, ne fumait pas, ne disait jamais de mot grossier. Mon père ne nous a jamais fait aucune leçon.


dimanche 10 novembre 2013

Interdit aux moins de dix-huit ans





Le film est sorti le 5 novembre 1965.
Mes camarades de classe se moquaient de moi : « Comment ça ? Je n’avais pas été voir le film !  Qu’est-ce que j’attendais !»
Je bredouillais : « Mais… mais… je ne peux pas, je n’ai pas dix-huit ans… »
Je me suis décidé. J’ai forcé ma nature. Je ne pouvais pas y aller avec mon petit frère, qui avait deux ans de moins que moi. Quinze ans, c’était beaucoup trop jeune, d’habitude je l’emmenais voir les Godards, au fur et à mesure de leur sortie (ils nous faisaient bien marrer), mais là ce n’était pas possible.
Je suis donc allé seul dans un cinéma des Grands Boulevards, à droite vers Richelieu-Drouot. À l’entrée je m’attardais longuement devant l’affiche qui reproduisait l’article qu’Aragon avait écrit pour Les Lettres françaises.
Enfin j’ai pris mon courage à deux mains, mes deux mains qui tremblaient quand j’ai demandé une place à la caissière (coiffure choucroute). Il ne se passa rien, elle est restée imperturbable, indifférente. M’a-t-elle seulement regardé ?
En première partie, il y avait ce mémorable court métrage que je n’ai jamais revu. On y voit deux béquilles sur une plage. Qui pourra me retrouver ce petit film ?
Élie Faure ! Vélasquez !
Soudain, le pire survint, au milieu du film. La bobine cassa ! On alluma les lumières. Et alors j’ai eu des sueurs froides, ça me gouttait du front jusque dans les yeux. On avait rallumé les lumières rien que pour moi. On allait contrôler les cartes d’identité et me traîner dehors, les jambes pendantes, un gendarme me tirant pas le col ; ça allait être l’opprobre, la honte, les regards et les rires, pour finir misérable au poste de police du quartier, au fond d’une cellule humide. Et je voyais déjà mon père venant me chercher, hochant la tête comme il savait faire, déçu mais indulgent.