jeudi 11 octobre 2012

En visite


Nous sommes attablés. Elle me parle de sa taxe foncière.
« Méfie-toi c’est lundi le dernier jour.
— Tu m’agresses là.
— ?…
— Tu es négatif.
— …
— Tu cherches à me démolir. »
Je me lève doucement, en silence, elle reste assise à sa place. Je prends mon sac. Je me penche et lui fais une bise, « Au revoir Sophie ». Je pars.
Elle claque violemment la porte derrière moi.



mercredi 22 août 2012

jeudi 16 août 2012

Premières fois (III)

Filles.
Je n’ai jamais été en avance. La première fois que j’en ai rencontré une, je me souviens fort bien, j’avais quatre ans, je m’en souviens fort bien parce que je me suis dit: «J’ai quatre ans. Est-ce que les filles peuvent aussi avoir quatre ans?». C’est dire comme j’ai eu très tôt le sentiment de leur “étrangèreté”.
La deuxième fois j’avais cinq ans, la voisine était une blonde bouclée déjà rondelette, nous allions à la maternelle main dans la main. J’ai arrêté de la voir le jour où j’ai surpris une conversation de mes parents: «Ils ne sont pas bien tenus dans cette famille, elle a les pieds sales.»
(Ensuite se déroulent de longues années parce que, à cette époque, l’école communale n’était pas mixte.)
La troisième fois, j’avais dix ans. Nous étions une bande de joyeux copains de mon âge. Nous passions nos journées à la plage. Il y avait là une incroyable petite créature de quatre ans de moins que nous qui nous tenait sous sa coupe. Nous ne nous baignions que quand elle en avait envie. Elle nous ordonnait de creuser d’énormes trous et de bâtir des châteaux plus hauts que nous: nous déplacions des tonnes de sable. Nous aimions cela. Elle était notre chef de bande. Elle nous aurait ordonné de tirer les sonnettes, de crever les pneus, de commettre des cambriolages que nous lui aurions obéi comme des toutous.
Mes relations avec les filles avaient mal commencé.

lundi 13 août 2012

Premières fois (II)

Mer.
À l’âge d’un an et un mois j’ai découvert la mer. J’étais plus en avance que pour la montagne. Mes parents avaient loué une chambre dans une pension de famille au Touquet. Ils étaient partis avec un couple d’amis qui avait un garçon de mon âge. Gérard était un méchant, il me «torturait». Mais je ne me souviens pas, ni de ce séjour (il y a une photo). J’aurais d’autres choses à dire sur Gérard et bien d’autres choses sur la famille Soul ou Soûl ou Saoul (mais c’est une autre histoire…).
J’avais à peu près cinq ans lors d’une excursion à Dieppe en compagnie de mes grands-parents (deuxième fois la mer). J’ai retenu la pluie, les galets et un arrêt en gare de Char. Pourquoi ai-je retenu ce nom: Char?
À sept ans j’ai passé mes premières vraies vacances, à Tharon. Mon père avait acheté une auto. Il lui a fallu deux jours pour atteindre la côte atlantique, nous avons dormi à Ancenis. Je me souviens du château d’Angers. Cette forteresse formidable a marqué ma vie de diverses façons (mais ce sont d’autres histoires…). Je me souviens du tramway de Nantes, l’ancien. J’ai vu la mer pour la troisième fois. Le nom «Saint-Michel-Chef-Chef» me faisait beaucoup rire. Le bac de Mindin m’a impressionné (premier bateau). Mais surtout, là-bas, pour ramasser les ordures, il n’y avait pas de camion mais un cheval tirant un tombereau. Naquit ma première vocation: je voulus être éboueur.

dimanche 12 août 2012

Essai.

Ne pas attendre


«Vais-je avoir le courage d’avoir toujours devant les yeux le terme irrévocable pour remplir les jours qui peuvent encore m'être donnés de ce que je serai content d’avoir fait le jour sans lendemain où il sera trop tard pour faire ce que je n'aurai pas fait?»
[ponctuation respectée]
Yves Congar, page 577.


vendredi 10 août 2012

Premières fois (I)

Montagnes.
Toute mon enfance j’ai eu devant ma fenêtre la butte de Cormeilles-en-Parisis. À onze ans j’ai vu les Vosges, à quatorze ans j’ai gravi (par le train à crémaillère) la Rhune, à dix-sept ans (j’étais sérieux) je suis allé au sommet du puy de Sancy (par le téléphérique), à vingt-deux ans j’ai découvert le grand Morgon et le mont Guillaume, à vingt-quatre ans j’ai aperçu le Chamechaude. On peut dire que j’étais un garçon qui n’était pas en avance.

lundi 21 mai 2012

Paroles en l’air


Je croise un couple d’adolescents dans la rue en allant à la gare. J’attrape au vol quelques mots de la fille: «Parce que c’est moi qui déciderais? T’es un gars quand même!»

On me fait une remarque.
«Tu as les lèvres sèches.
— Oui, parce qu’on ne m’embrasse pas assez.»


samedi 19 mai 2012

Valais


«Mais ce qui d’autre part me retient encore, c’est ce merveilleux Valais : je fus assez imprudent pour descendre dans cette vallée, jusqu’à Sierre et à Sion ; je vous avais parlé de la magie combien singulière que ces lieux exerçaient sur moi, lorsque je les vis pour la première fois, l’an dernier à l’époque des vendanges. Le fait que dans la physionomie de ce paysage l’Espagne et la Provence s’entrepénêtrent de façon si étrange, m’avait déjà fortement ému naguère ; car ces deux pays au cours des dernières années d’avant-guerre m’ont tenu un langage plus puissant et plus décisif que tout le reste : et dès lors jugez du fait d’entendre leurs voix réunies dans une vaste vallée des montagnes de la Suisse ! […] c’est ainsi que l’esprit d’un grand fleuve (et le Rhône me fut toujours l’un des plus admirables !) porte à travers les pays les dons et les affinités. Sa vallée est ici tellement large, tellement grandiose, remplie de coteaux dans le cadre des grandes chaînes de montagnes, qu’elle offre sans cesse à la vue le jeu des variations les plus ravissantes, en quelque sorte un jeu d’échecs, composé de collines. Jeu qui distribuerait et déplacerait les collines – c’est bien là l’effet, digne de la création, qu’exerce le rythme de l’ordonnance des objets contemplés, ordonnance qui se renouvelle étonnamment à chaque fois que l’on change de point de vue – et les vieilles demeures, les vieux châteaux forts, se meuvent dans ces jeux d’optique avec d’autant plus de charme que le plus souvent les demeures ont, pour arrière-plan, la pente d’un vignoble, la forêt, le pré, ou de grisâtres rochers, et s’intègrent à cet arrière-plan comme les images d’une tapisserie ; car le ciel le plus indescriptible (presque pas de pluie) prend part de très haut à ces perspectives et les anime d’une atmosphère tellement spirituelle que la position réciproque des choses, tout comme en Espagne, semble, à certaines heures, manifester cette tension que nous croyons percevoir entre les astres d’une constellation.» 
Rilke, lettre à Marie de La Tour et Taxis


mardi 15 mai 2012

Intronisation



Rue d’Ulm, service déminage, embouteillage, badauds, effervescence, caméras de télévision, il paraît que le président, intronisé aujourd’hui, va passer. (Effectivement, aux informations du soir, on le verra saluer dans un discours la mémoire de Marie Curie.)

À quelques mètres, à l’angle de la rue d’Ulm et de la rue Erasme, deux grands jeunes hommes très maigres, collés l’un à l’autre, s’étreignent, se dévorent les lèvres, se caressent les fesses. Personne n’y porte attention. Hors du monde.

Cinq minutes plus tard, à normale, un homme raconte ses retrouvailles avec une universitaire brésilienne qu'il avait perdue de vue pendant dix ans. Ils se sont retrouvés. Regrets du temps perdu. Bonheur d’avoir trouvé le bonheur. L’homme n’est pas très sympathique mais son histoire est touchante. DF écoute avec un intérêt poli.



vendredi 11 mai 2012

Alexandrin

Dormir sur le divan. Sacrilège? Parmi les voix, l'écho des anciennes voix qui y ont chuchoté, se sont confiées, ont murmuré, ont proféré leurs horreurs intimes. Étrange expérience. 

Mário de Sá-Carneiro, hôtel de Nice, 29 rue Victor-Massé, Paris 9e, 26 avril 1916.


«Le filtre de Fréchet n’est pas un ultrafiltre»
Nicolas Bourbaki


Sinon: Alain Connes: êtes-vous pro- ou anti-connien?



mardi 3 avril 2012

Docteur en médecine


« Recette pour faire un docteur en médecine. Grande procession de docteurs habillés de rouge, avec des toques noires; dix violons jouent des airs de Lully. Le professeur s’assied, fait signe aux violons qu’il veut parler, et qu’ils aient à se taire; se lève, commence son discours par l’éloge de ses confrères, et le termine par une diatribe contre les innovations et la circulation du sang. Il se rassied. Les violons recommencent. Le récipiendaire prend la parole, complimente le chancelier, complimente les professeurs, complimente l’académie. Encore des violons. Le président saisit un bonnet qu’un huissier porte au bout d’un bâton, et qui a suivi processionnellement la cérémonie, coiffe le nouveau docteur, lui met au doigt un anneau, lui serre les reins d’une chaîne d’or, et le prie poliment de s’asseoir. Tout cela m’a fort peu édifié.»


John Locke, Montpellier, 18 mars 1676