dimanche 12 août 2012

Essai.

Ne pas attendre


«Vais-je avoir le courage d’avoir toujours devant les yeux le terme irrévocable pour remplir les jours qui peuvent encore m'être donnés de ce que je serai content d’avoir fait le jour sans lendemain où il sera trop tard pour faire ce que je n'aurai pas fait?»
[ponctuation respectée]
Yves Congar, page 577.


vendredi 10 août 2012

Premières fois (I)

Montagnes.
Toute mon enfance j’ai eu devant ma fenêtre la butte de Cormeilles-en-Parisis. À onze ans j’ai vu les Vosges, à quatorze ans j’ai gravi (par le train à crémaillère) la Rhune, à dix-sept ans (j’étais sérieux) je suis allé au sommet du puy de Sancy (par le téléphérique), à vingt-deux ans j’ai découvert le grand Morgon et le mont Guillaume, à vingt-quatre ans j’ai aperçu le Chamechaude. On peut dire que j’étais un garçon qui n’était pas en avance.

lundi 21 mai 2012

Paroles en l’air


Je croise un couple d’adolescents dans la rue en allant à la gare. J’attrape au vol quelques mots de la fille: «Parce que c’est moi qui déciderais? T’es un gars quand même!»

On me fait une remarque.
«Tu as les lèvres sèches.
— Oui, parce qu’on ne m’embrasse pas assez.»


samedi 19 mai 2012

Valais


«Mais ce qui d’autre part me retient encore, c’est ce merveilleux Valais : je fus assez imprudent pour descendre dans cette vallée, jusqu’à Sierre et à Sion ; je vous avais parlé de la magie combien singulière que ces lieux exerçaient sur moi, lorsque je les vis pour la première fois, l’an dernier à l’époque des vendanges. Le fait que dans la physionomie de ce paysage l’Espagne et la Provence s’entrepénêtrent de façon si étrange, m’avait déjà fortement ému naguère ; car ces deux pays au cours des dernières années d’avant-guerre m’ont tenu un langage plus puissant et plus décisif que tout le reste : et dès lors jugez du fait d’entendre leurs voix réunies dans une vaste vallée des montagnes de la Suisse ! […] c’est ainsi que l’esprit d’un grand fleuve (et le Rhône me fut toujours l’un des plus admirables !) porte à travers les pays les dons et les affinités. Sa vallée est ici tellement large, tellement grandiose, remplie de coteaux dans le cadre des grandes chaînes de montagnes, qu’elle offre sans cesse à la vue le jeu des variations les plus ravissantes, en quelque sorte un jeu d’échecs, composé de collines. Jeu qui distribuerait et déplacerait les collines – c’est bien là l’effet, digne de la création, qu’exerce le rythme de l’ordonnance des objets contemplés, ordonnance qui se renouvelle étonnamment à chaque fois que l’on change de point de vue – et les vieilles demeures, les vieux châteaux forts, se meuvent dans ces jeux d’optique avec d’autant plus de charme que le plus souvent les demeures ont, pour arrière-plan, la pente d’un vignoble, la forêt, le pré, ou de grisâtres rochers, et s’intègrent à cet arrière-plan comme les images d’une tapisserie ; car le ciel le plus indescriptible (presque pas de pluie) prend part de très haut à ces perspectives et les anime d’une atmosphère tellement spirituelle que la position réciproque des choses, tout comme en Espagne, semble, à certaines heures, manifester cette tension que nous croyons percevoir entre les astres d’une constellation.» 
Rilke, lettre à Marie de La Tour et Taxis


mardi 15 mai 2012

Intronisation



Rue d’Ulm, service déminage, embouteillage, badauds, effervescence, caméras de télévision, il paraît que le président, intronisé aujourd’hui, va passer. (Effectivement, aux informations du soir, on le verra saluer dans un discours la mémoire de Marie Curie.)

À quelques mètres, à l’angle de la rue d’Ulm et de la rue Erasme, deux grands jeunes hommes très maigres, collés l’un à l’autre, s’étreignent, se dévorent les lèvres, se caressent les fesses. Personne n’y porte attention. Hors du monde.

Cinq minutes plus tard, à normale, un homme raconte ses retrouvailles avec une universitaire brésilienne qu'il avait perdue de vue pendant dix ans. Ils se sont retrouvés. Regrets du temps perdu. Bonheur d’avoir trouvé le bonheur. L’homme n’est pas très sympathique mais son histoire est touchante. DF écoute avec un intérêt poli.



vendredi 11 mai 2012

Alexandrin

Dormir sur le divan. Sacrilège? Parmi les voix, l'écho des anciennes voix qui y ont chuchoté, se sont confiées, ont murmuré, ont proféré leurs horreurs intimes. Étrange expérience. 

Mário de Sá-Carneiro, hôtel de Nice, 29 rue Victor-Massé, Paris 9e, 26 avril 1916.


«Le filtre de Fréchet n’est pas un ultrafiltre»
Nicolas Bourbaki


Sinon: Alain Connes: êtes-vous pro- ou anti-connien?



mardi 3 avril 2012

Docteur en médecine


« Recette pour faire un docteur en médecine. Grande procession de docteurs habillés de rouge, avec des toques noires; dix violons jouent des airs de Lully. Le professeur s’assied, fait signe aux violons qu’il veut parler, et qu’ils aient à se taire; se lève, commence son discours par l’éloge de ses confrères, et le termine par une diatribe contre les innovations et la circulation du sang. Il se rassied. Les violons recommencent. Le récipiendaire prend la parole, complimente le chancelier, complimente les professeurs, complimente l’académie. Encore des violons. Le président saisit un bonnet qu’un huissier porte au bout d’un bâton, et qui a suivi processionnellement la cérémonie, coiffe le nouveau docteur, lui met au doigt un anneau, lui serre les reins d’une chaîne d’or, et le prie poliment de s’asseoir. Tout cela m’a fort peu édifié.»


John Locke, Montpellier, 18 mars 1676


jeudi 26 janvier 2012

Autour de Flaubert


«Une exégèse complète des matériaux réels utilisés par Flaubert n'est pas seulement impossible; elle serait si étendue qu'elle occuperait des générations de limiers: quand on commence à suivre à la trace les sources d'une fiction, on découvre que chaque source renvoie à d'autres et celles-ci à leur tour à d'autres, de sorte que l'ensemble débouche, tôt ou tard, sur l'histoire totale des hommes.» 
Vargas Llosa, L’Orgie perpétuelle, page 90.


«au sujet de ses sources un auteur en général en sait moins que ses exégètes»
Vargas Llosa, page 103.


«Il n’y a pas de désillusion qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m’agace autant qu’une porte grinçante, et c’est pour cela que la phrase de la meilleur intention rate son effet, dès qu’il s’y trouve une assonance ou un pli grammatical»
Flaubert, lettre à Louise Colet, 19 février 1854.


«J’ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme!… Comme il se doute peu! As-tu songé quelquefois à cette quantité d’hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous d’autres ménages? Que de mensonges cela suppose! Que de manœuvres et de trahisons, et de larmes et d’angoisses!»
Flaubert, lettre à Louise Colet, 23 décembre 1853.


«Crie, blasphème, ravage et tue. La douleur s’apaise avec du sang et puisque tu ne peux assouvir ton amour, gorge ta haine, elle te soutiendra»
Flaubert, Salammbô, page 112.


lundi 21 février 2011

Nanterre, le PC et moi


À douze ans, à la bibliothèque municipale, je réclamais des «Signes de piste». L’une des bibliothécaires (toutes inscrites au parti, selon la rumeur), genre dame à tricoter des pulls, m’a répondu d’une voix douce, maternelle, franchement désolée: «Nous n’en avons pas beaucoup…»
À seize ans, j’avais grandi. J’ai voulu lire des pièces de Bertolt Brecht. Je savais chercher dans la bibliothèque désormais sans demander aux dames bibliothécaires. Cette fois il n’y eut pas de problème: elles avaient le théâtre complet. J’ai tout lu. Mon éducation marxiste, en gros, s’est arrêtée là.

À Nanterre l’affichage était la grande affaire.
On avait l’impression que les employés municipaux étaient exclusivement payés pour gratter les murs, ou pour recouvrir avec les affiches du Parti les affiches de toute autre opinion, et surtout si cette opinion était de gauche. Une affiche politique qui n’était pas du PCF avait une durée de vie qui n’excédait pas vingt-quatre heures. (Mais en période électorale, les affiches de tous les partis apposées sur les panneaux officiels étaient rigoureusement respectées. Aujourd’hui ces affiches sont souvent maculées — par vandalisme gratuit.)

L’affichage politique à Nanterre a évolué, il a suivi les tribulations de la politique en France.
Avant mai 68, le combat est gagné d’avance contre les affichettes timides, collées en catimini, de l’UNR (le parti gaulliste). Après mai, la lutte est devenue intense, plus difficile et plus virulente, contre les affichettes des gauchistes, très nombreuses, plus anarchiquement réparties, mais qu’il fallait bien plus que les affiches de la droite masquer le plus vite possible, à tout prix. Combat de Sisyphe, les gauchistes étaient nombreux, divers, actifs, tenaces, et sans arrêt leurs affiches réapparaissaient, en des endroits les plus improbables, car ils étaient plus jeunes et plus vifs que leurs adversaires vieillissants. Et il fallait recommencer à gratter, à masquer, à recouvrir, à coller et recoller. Mais nos employés municipaux avaient encore un semblant d’énergie. Celle-ci s’éroda peu à peu en même temps que les scores aux élections et les cotisations au Parti.
Enfin il y eut le jour terrible, dans les années quatre-vingt, ou au début des années quatre-vingt-dix, le jour où je découvris ahuri, éberlué, une affiche du Front national qui n’avait pas été recouverte. Les employés étaient débordés ou ils avaient perdu la foi, en tout cas, ils ne pouvaient plus suivre le rythme de l’affichage sauvage. Je compris ce jour-là que c’était la fin d’une époque.

Je terminerai pas deux anecdotes qui sont restées bien gravées dans ma mémoire.
Georgette Gorse, réputée ancienne secrétaire de Maurice Thorez, grande amie de ma mère, tenait le café d’en face. Au premier étage, sur un mur aveugle elle avait eu l’idée d’accueillir un grand panneau publicitaire 3X4 mètres, ce qui était assez saugrenu car la rue était étroite et il n’y avait pas beaucoup de recul pour le lire, sauf pour nous de la fenêtre de la chambre de mes parents, d’où nous ne voyions que cette immense affiche qui avait remplacée un mur lépreux. Aux élections présidentielles de 1965 on vit un matin apparaître le visage immense du général de Gaulle dans toute sa majesté — et sa morgue. Cela généra des débats toute la matinée sur les trottoirs de la rue Henri-Barbusse. Georgette entra dans une fureur si bien que la grande affiche ne resta en place que quelques heures. Elle ordonna aux publicitaires de la remplacer au plus vite par la réclame d’une marque de lessive.

Un matin de 1977 ou 1978, les habitants du vieux centre furent stupéfaits, sidérés. Toutes les plaques de la rue Maurice-Thorez — la rue principale, l’ancienne rue du Chemin-de-Fer, rebaptisée ainsi après la mort du glorieux «fils du peuple» — avaient été recouvertes pendant la nuit d’affichettes du même format, imitant parfaitement les couleurs bleues et vertes des plaques de rues, sur lesquelles on lisait l’inadmissible: «Rue Alexandre-Soljenitsyne». Et ce fut un amusement toute la matinée pour les badauds d’observer tous les employés municipaux mobilisés, perchés sur leurs escabeaux, munis de truelles grattantes adéquates, qui faisaient disparaître tout le long de la rue, au plus vite, les traces de cet attentat inédit. Quel travail!

À quatorze ans mon frère croyait que le mot «communiste» voulait dire «employé de la commune». Je dus lui expliquer qu’il y avait en France des communes où les employés municipaux n’étaient pas communistes.

L’avenue Joseph-Staline a été rebaptisée avenue Lénine en 1961.

vendredi 18 février 2011

Notre mère

«Notre mère, à laquelle nous pensons sans cesse depuis qu’elle nous a quittés, qui est présente en nous à tous les moments de notre vie, nous ne doutions pas de faire beaucoup pour elle, quand elle ne fut plus que cette vieille femme lourde, tourmentante et tourmentée, si nous lui donnions un mois de nos vacances. Nous n’aurions pas voulu vivre avec elle, et nous le lui laissions entendre; et si nous y avions été contraints, ce n’eût pas été sans gémir. Maintenant, si elle revenait, comme elle revient quelquefois la nuit dans mes songes, je serais de nouveau l’enfant assis sur un tabouret tout contre sa robe, et il me semble que le jour serait trop court, que je n’épuiserais pas le simple bonheur de la regarder.»
François Mauriac


mardi 15 février 2011

La joie de vivre


C’est un de ces moments d’exception au cours desquels la vie semble facile et permanente. On a la certitude savoureuse de retrouver intact le lendemain ce qui fait la félicité d’aujourd’hui. On oublie que chaque minute érosionne et que tout glisse, tout bascule, tout se modifie insensiblement mais définitivement. Oui, tout: la gueule des gens et celle des rues, la gueule du monde! Les âmes, les corps, les minéraux, les mers, les astres, tout fout le camp vers les abîmes, comme un torrent de pourriture plus pourrie, plus sanieuse, plus pestilentielle le lendemain que la veille! Déroute affreuse! Démantèlement profond! Lave horrible de l’univers qui coule, foutraille épaissie, aux flans du néant! Crevure persévérante! Agonie purulent! Fin qui n’en finit pas et qui pourtant un jour finit! L’aurons-nous assez charriée, misère de mes os, cette merdeuse dégradation de nous-mêmes! Coltinée avec une rare extase, comme une bannière dont la hampe serait un épieu qui s’enfonce dans notre nombril!
Gloire à Dieu! Vive Boussac! Amenez-moi des gonzesses et faites monter du vin frais!

San Antonio