lundi 17 mars 2014

vendredi 17 mars 2006



[…]
Autre rêve, guère érotique celui-là: je suis dans le lit qui ressemble à un lit de camp du salon, où je dors quand je cède mon lit à mes invités. Une Japonaise revêtue d’un ciré bleu, coiffée d’un casque de moto, bardée de nombreux appareils photo en bandoulière, ouvre les draps et me dit: «Allez, pousse-toi.»



dimanche 16 mars 2014

Jeudi 16 mars 2006



Lundi, je suis arrivé à midi. Ça a commencé par une discussion à table, en présence d’un invité, il a prétendu que les attentats du 11 septembre avaient été fomentés par les Américains. Il m’a un peu énervé. Puis il a passé toute l’après-midi à rédiger un texte lyrique et flamboyant totalement hors sujet alors qu’elle ne cessait de lui répéter: “mais c'est pour la médiathèque, ils ne veulent que trois lignes de présentation sobre”. Il n’a rien fait d'autre. J’ai passé ce temps à relire et vérifier une traduction de Shelley pendant qu’elle, petite fourmi, faisait la maquette de trois livres à la fois.

Bonne nuit de sommeil.

Mardi matin il a commencé par dire qu’il ne pouvait pas travailler dans ces conditions, “dans un couloir” (certes la maison est petite, mais), puis le ton a monté, il l’a traitée de “crétine démocrate illettrée” et, en ce qui me concerne, que mon travail était “nul”. Là-dessus, il a préparé son ordinateur, cherché ses pulls et déclaré qu’il allait vivre à l’hôtel. Il a sauté dans son auto et a disparu. J'ai rangé mes petites affaires; elle était malheureuse comme tout (“vous aussi”) mais m’a compris; je l’ai embrassée et ai rejoint la gare à pied. Bien entendu il était revenu à la maison entre-temps.  Il a foncé à la gare en voiture. Il m’a cherché partout. Comme mon train ne partait qu’à midi, prévoyant le coup, je me suis éloigné de la gare, douce flânerie au bord du fleuve. Il m’a envoyé une vingtaine d’appels téléphoniques en moins d'une heure. J’ai coupé mon portable. Mais, pas si subtil que ça le gars, il ne m’attendait pas au départ du train. Le soir — donc avant-hier soir — il a appelé x fois chez moi sans que je décroche.

Je continue mon travail, à mon rythme, un bon rythme, hors du cirque, dans le calme.

Je l’ai appelé ce soir, il était doux comme un agneau.


samedi 15 mars 2014

Vendredi 15 mars 2013



Dans trois semaines, un mois, il faudra prendre une décision (lui mettre la sonde dans l’estomac). Ce sera avant tout à elle de décider, « je n’ai pas l’impression qu’elle veuille », dit le docteur.
« Et alors ?
— Alors on la laissera partir… »

Aujourd’hui ce fut sa meilleure journée, elle dort peu, elle a les yeux ouverts la plupart du temps, elle suit les gens qui se déplacent, elle suit les conversations. Certes, elle bave toujours et a une toux grasse qu’elle a du mal à exprimer.



vendredi 14 mars 2014

Lundi 14 mars 2011



Il existe un vrai lien profond entre les êtres — qui peut être de camaraderie, d’affection, d’amour, d’amitié ou d’un autre mot que la langue française imparfaite ne connaît pas — lorsque l’un peut dire à l’autre «tu as mauvaise haleine» et que l’autre ne se formalise pas, en prend bonne note, est même heureux que cela lui soit dit, que ce service lui soit rendu.

 


jeudi 13 mars 2014

Mardi 13 mars 2001


Phrases:
Cette salope avait fait de son salon un saloir. Savamment ce sauvageon sautilla devant le sauvignon, avant de le siffler à la sauvette.


mercredi 12 mars 2014

Mardi 12 mars 2002


Natalia Sazonova. Apparition, ange, passante, rencontre, je ne la reverrai jamais.

mardi 11 mars 2014

Dimanche 11 mars 2001


Phrases :
Les deux hommes étaient emberlificotés, les flics arrivaient; celui qui n’avait pas d’arme dit à celui qui avait le pistolet: «Vas-y, bon sang, vas-y! tire sur le chien!»
La révolution un revolver à la main, est-ce révolu? non, la revoici! J’ai revomi une dernière fois avec révulsion sur toutes ces revues révisionnistes. Guérir les rhumatismes? mettez du rhum dans vos rhubarbes! Richard, riche, richement, richesse, richissime, y’a plus qu’à plonger dans l’huile de ricin en ricanant sur un air de rhythm and blues.


lundi 10 mars 2014

Vendredi 10 mars 1972


Le vendredi 13 décembre 1940, à New York, dîner de malheur. Chez Dorothy Parker, il y a Eileen et Nathanael West qui se tuèrent en voiture le lendemain, et Francis Scott Fitzgerald qui mourut trois jours plus tard.


(1997)
Scrupules : elles me rappelaient, ces jeunes filles, tellement nos camarades de Hongrie, bonnes filles de la bourgeoisie qui avaient intégré les idées nouvelles, jupes plissées et âmes de feu.


dimanche 9 mars 2014

Samedi 9 mars 2013



Première journée vraiment printanière.

Ce matin elle dort, elle ouvre à peine les yeux de temps en temps. Je lis Malègue à côté d’elle. Elles lui ont remis 500 cl. Elle a la lèvre inférieure complètement pendante, en revanche les joues ne sont plus creuses si bien que je crois qu’elles lui ont remis son dentier. (J’emploie «elles» alors qu’il y a dans le nombre qui s’occupent d’elle un ou deux infirmiers.)

J’y retourne avec mon fils. Est-ce l’effet de l’alimentation (encore 500 cl ce matin, et 500 cette après-midi), elle a les yeux ouverts et fixe Jo. Je dirais presque: «ardemment». Mais tous nos avis ne sont que des interprétations à partir de signes infimes. Puis elle dort, je m’endors aussi accoudé à la barre horizontale du lit. Jo lui tient la main, il me dit qu’elle ne réagit à aucune de ses pressions.

Nous rentrons, j’y retourne vers six heures, seul. Elle reste éveillée. L’infirmière vient changer la poche qui est «ingurgitée»: de l’eau (du robinet) pour la nuit. Elle oscille légèrement la tête pour regarder à gauche ou à droite de son lit, un infime mouvement. Je me suis assis sur sa droite, de façon qu’elle me voie mieux parce que sa tête reste orientée vers la droite. La  voisine me dit qu’elle appelle régulièrement parce qu’elle s’est affaissée contre la barre du lit.

Oui, elle n’est que regard, mais un regard non pas fixe, sans expression. Si, souvent elle nous fixe, elle s’enfonce dans notre regard. Ses traits sont figés, les rides du front ne bougent pas, ni sourire, ni expression malheureuse, ou triste. Le tuyau qui rentre dans la narine droite est maintenu par un élastique qui va d’une oreille à l’autre. Elle est un parfait personnage de Beckett, prisonnière de son corps, isolée du monde, incapable de la moindre communication avec ses semblables, emmurée.

J’ai le sentiment d’arriver toujours trop tard, de repartir toujours trop tôt. 
Je pars. Du couloir elle me voit encore, elle me suit des yeux jusqu’au bout. C’est un progrès. Mais est-ce que ce genre de progrès n’est pas pire? Est-ce que je ne préférais pas la voir dormir. Je me dis: c’est reparti. Elle ne parlera plus. Elle va rester comme ça, des mois, des années, jusqu’à la crise suivante.



samedi 8 mars 2014

Vendredi 8 mars 2013



On s’achemine vers le pire, vers le statu quo: elle ne mourra pas, elle ne ressuscitera pas.

Ces dames les infirmières trouvent qu’il y a un léger mieux. Est-ce que cela fait partie des consignes, veulent-elles s’en convaincre? Je ne trouve pas qu’il y a un quelconque progrès. Dans le regard, plus vivant, disent-elles. Mais elle n’ouvre les yeux qu’une minute, même pas, quelques secondes parfois, pas souvent, rarement. Elle somnole la plupart du temps. Ces deux avant-bras, la seule chose vivante d’elle à part les yeux, ne bougent plus du tout. Elle ne me fait plus jamais de signe. Avant-hier, quand je partais elle me suivait des yeux, me faisait un signe de la main. Elle a ignoré mes départs aujourd’hui. 
Elles n’ont pas réessayé de lui glisser un peu de compote dans la bouche, elles y ont renoncé. A midi et quart elle sont venues pour supprimer la perfusion, pour supprimer l’eau salé, «eau physiologique», semblable aux larmes, dans la sonde et pour la remplacer par de la nourriture, «nourriture». Avec une nouvelle pompe perfectionnée. 500 cl. La pompe envoie dans la sonde 50 cl par heure. À cinq heures et quart la pompe s’est mise à sonner: c’était fini: en cinq heures exactement on lui a ingurgité 500 cl de nourriture. Elle n’avait eu que de l’eau pendant deux jours, ou trois jours, je ne sais plus. Ils vont augmenter la dose progressivement les jours suivants.

Elle dort la plupart du temps, ou somnole, on ne sait trop, car parfois elle a la respiration paisible du dormeur mais les yeux sont ouverts. Je ne peux dire grand ouverts, ils sont toujours mi-clos. Ou alors les yeux sont fermés mais la respiration n’est pas celle du dormeur. Ce qui est terrible est qu’elle ne sourit pas, qu’elle ne peut pas, non plus qu’avoir l’air attristé. Elle est paralysée. Son visage ne peut plus exprimer aucun sentiment.

Statu quo, routine, j’y vais de onze heures à midi et demi, puis y retourne après avoir fait une sieste vers quatre heures, je rentre vers six heures et demie le soir.

vendredi 7 mars 2014

Études


Trouvé sur le blog Passée des arts:

«L’étude est à l’homme adulte ce que le jeu est à l’enfant. C’est la plus concentrée des passions. C’est la moins décevante des habitudes, ou des attentions, ou des accoutumances, ou des drogues. L’âme s’évade. Les maux du corps s’oublient. L’identité personnelle se dissout. On ne voit pas le temps passer. On s’envole dans le ciel du temps. Seule la faim fait lever la tête et ramène au monde.

Il est midi.

Il est déjà sept heures du soir.»
Pascal Quignard


Dans la foulée, relisons:

«Que le travail que je vous ai présenté ait eu cette allure à la fois fragmentaire, répétitive et discontinue, cela correspondrait bien à quelque chose qu’on pourrait appeler une “paresse fiévreuse”, celle qui affecte caractériellement les amoureux des bibliothèques, des documents, des références, des écritures poussiéreuses, des textes qui ne sont jamais lus, des livres qui, à peine imprimés, sont refermés et dorment ensuite sur des rayons dont ils ne sont tirés que quelques siècles plus tard. Tout cela conviendrait bien à l’inertie affairée de ceux qui professent un savoir pour rien, une sorte de savoir somptuaire, une richesse de parvenu dont les signes extérieurs, vous le savez bien, on les trouve disposés en bas des pages. Cela conviendrait à tous ceux qui se sentent solidaires d’une des sociétés secrètes sans doute les plus anciennes, les plus caractéristiques aussi, de l’Occident, une de ces sociétés secrètes étrangement indestructibles, inconnues, me semble-t-il, dans l’Antiquité et qui se sont formées tôt dans le christianisme, à l’époque des premiers couvents sans doute, aux confins des invasions, des incendies et des forêts. Je veux parler de la grande, tendre et chaleureuse franc-maçonnerie de l’érudition inutile.»
Michel Foucault



Jeudi 7 mars 2013



On lui fait des bains de bouche avec du Coca-Cola régulièrement parce que, puisqu’elle ne peut déglutir, sa bouche s’assèche et, progressivement, s’emplit d’une sorte de matière gluante qui doit être de la morve, je ne sais ?
À midi tentative infructueuse de lui glisser quelques bribes de compote entre les lèvres. Ils sont quatre. La doctoresse, deux infirmières, une aide-soignante, apparemment il faut guetter, si jamais elle s’étranglait. Je pars. Dans la foulée ils lui ont mis la sonde. Aujourd’hui ils ne lui donnent que de l’eau, un genre de nettoyage d’estomac, demain ils commenceront à introduire tout ce qui est utile, nourriture, vitamines, médicaments. Elle le supporte assez bien mais.

(Ces jours : je lis Malègue, à la maison je passe en boucle la Cenerentola.)

L’après-midi, c’est le cirque.
La voisine a de la visite: trois personnes. Mon frère est là avec sa femme et son fils. Et mon autre frère. Maman somnole, elle suit la conversation si bien que je suis obligé de les engueuler: ils doivent se taire devant elle, éviter de dire certaines choses.
Ils restent enfermés longtemps dans le bureau de la doctoresse. Premièrement, donc, ce que j’avais mal compris hier, il est possible que les prochains jours survienne un autre AVC, notamment ce qu’ils appellent un AVC massif. Deuxièmement, il n’est pas dit que son corps accepte la sonde et la nourriture par là.
Décider d’arrêter, c’est-à-dire, clairement la laisser mourir de faim, non dit le docteur, c’est son corps, c’est elle qui ne veut plus… Bref. Elle dit que c’est elle qui décide de ne plus. On me demande, on nous demande de prendre une décision insupportable à prendre dans un cas comme dans l’autre.
La seule prière que je fais, sans arrêt, toute la journée est «Seigneur que ta volonté soit faite».
Quand ils sont partis, à cinq heures du soir, encore quatre viennent dans la chambre, ils s’enferment avec elle une bonne demi-heure. Il s’agit de la mettre, elle et ses tuyaux, sur un lit provisoire, puis d’enlever son matelas pour le remplacer par un matelas d’eau, parce que bien sûr, en plus, les escarres menacent. Lorsque je rentre dans la chambre elle est proprette, pimpante, bien éveillée, le corps assez droit sur le lit, car, à cause de cette sonde qui du nez va à l’estomac, il ne faut pas qu’elle soit couchée. Il n’y a plus personne, silence, ça lui convient mieux. Je m’installe à côté d’elle. Bien vite elle se rendort, ou elle somnole, elle est la plupart du temps entre les deux. Lorsque je pars à sept heures, elle ne me dit pas au revoir, elle ne réagit pas à mes baisers.